Chapitre troisième :

J'ai fini par admettre, ce jour-là, que Kabaji était la seule personne que je voulais vraiment avoir à mes côtés.
Il était grand, fort, discret, m'obéissait en tout et me vénérait.
Je n'aurais pas pu trouver mieux.
De là, notre situation ne changea pas vraiment, même si désormais je me servais de lui comme oreiller quand j'en sentais l'envie.
Des fois dans ces cas-là, j'attrapais sa main et jouais avec, me surprenant à chaque fois de la différence de taille entre nos mains, bien que Kabaji soit mon cadet.
Pas de beaucoup, il est vrai, seulement de trois mois.
Mais ça m'amusait, quelque part.
Les jours passaient, et je dois avouer que j'hésitais. Je ne savais pas vraiment ce que je devais faire de Kabaji. Je ne savais pas vraiment ce qu'il pouvait "représenter" pour moi. Ce dont j'étais sûr, c'est qu'il n'avait pas intérêt à arrêter de porter mon sac, mais... mais je ne savais pas si c'était une bonne idée que de lui laisser... plus que cet honneur.
Je tentais d'y penser le moins possible.
Je déteste hésiter.
Parce que quand ça m'arrive, j'ai l'impression d'être... comme tout le monde.
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Le temps était particulièrement gris ce jour-là.
Un épais brouillard s'était levé le matin, et ne s'était pas encore dissipé quand j'arrivais au collège.
Etonamment, je ne le vis pas à la grille.
J'étais un peu en retard ce matin-là, et je me suis dit qu'il devait déjà avoir rejoint les vestiaires pour l'entraînement du matin.
Je ne me suis pas vraiment posé de question, même si c'était totalement anormal.

Il n'était pas non plus dans les vestiaires.
Je sortais mon portable de ma poche, décidant de lui demander directement où il était.
Après tout, il m'avait appelé ce matin, donc il devait être au moins sur le chemin pour aller en cours.
Ah... oui, je dois avouer que depuis que j'ai Kabaji, je trouve superflu d'avoir un réveil. Il m'appelle à l'heure où je dois me réveiller. Je ne sais pas pourquoi, ça me met de bien meilleure humeur que mon ancien réveil.
... Personne ne décrochait.
Hmm... étrange. En tout cas c'était bien la première fois que j'entendais le répondeur de Kabaji. Je laissais juste un "rappelle-moi" sur sa boîte vocale et me changeait, me disant que je saurais bien assez tôt ce qu'il était advenu de Kabaji.
Il n'arriva pas durant l'entraînement. Je n'arrivais pas à me concentrer, et les regards des autres se focalisaient à nouveau sur moi.
Je criais très vite un "j'ai essayé de l'appeler" pour qu'on me fiche la paix et pour ne pas recevoir une nouvelle leçon de la part d'Oshitari, mais je commençais sincèrement à m'inquiéter.
Au milieu d'un exercice, j'entendis mon téléphone que j'avais laissé sur un banc sonner, et je quittai le court pour aller décrocher.
Kabaji allait avoir besoin d'une très bonne explication. J'étais certain que c'était sa faute si je loupais toutes mes balles ce jour-là.

- ... allô ? Atobe-kun ?

Ce n'était très clairement pas Kabaji.
Pourtant c'était la seule personne qui connaissait le numéro de ce portable-là...

- Ici, Kabaji Ayako, la maman de Munehiro. J'ai vu que tu avais laissé un message sur son portable... Munehiro... il a eu un accident ce matin en allant en cours, il est à l'hôpital.
- Hein ??

Je m'en voulais d'avoir eu ce genre de réaction, et je dus constater que la moitié du club s'était retourné vers moi à mon exclamation stupide.

- Rien de bien grave, rassure-toi. Il devrait sortir d'ici quelques jours. Par contre il s'est fêlé une côte, je pense qu'il ne jouera pas au tennis pendant quelques temps...

J'avais beau réfléchir, je ne trouvais rien d'intelligent à dire.
Je n'arrivais pas à vraiment réaliser ce qu'on me disait, en fait.

- Ah... euh... merci de me prévenir, oba-san. Je peux savoir à quel hôpital il est ?
- L'hôpital de Hanno. Tu veux lui rendre visite ? Je suis sûre que ça lui fera particulièrement plaisir si tu peux passer.
- Hmm... je... je vais essayer.
- Je te verrai peut-être, alors, Atobe-kun. Passe une bonne journée. Oh, et je vais appeler le principal du collège, mais si tu pouvais tout de suite dire à Sakaki-san que Munehiro est blessé, ce serait gentil.
- Hmm, je vais le faire. Bonne journée.

Je raccrochai.
Kabaji.
Un accident.
Comment avait-il pu faire ça ?
Kabaji.
Je m'asseyai sur le banc, toujours le téléphone en main.
Je n'arrivais pas à réaliser.
Il n'avait rien de grave.
Mais il était à l'hôpital.
Je ne savais pas pourquoi mais je trouvais ça dérangeant. Quelque chose était arrivé dans la vie de Kabaji sans que ce soit moi qui en décide, et ce n'était pas normal.
Gakuto, avec qui je m'exerçais juste avant, était venu me rejoindre, levant un sourcil interrogatif.

- Et ben, Atobe, pourquoi tu fais cette tête de demeuré ?

Oshitari arriva et donna une petite tape sur l'arrière de la tête de Gakuto avant de laisser un bras s'installer autour des épaules de ce dernier.

- Il s'est passé quelque chose ?
- Kabaji a eu un accident.

J'avais dit cette phrase sur un ton monocorde qui me faisait croire que quelqu'un d'autre l'avait prononcée... quelqu'un à plusieurs centaines de mètres...
Ma bouche était sèche. Je regardais mes camarades du club sans vraiment les voir.

- Hein ???

Je réalisai que je serrais encore mon portable dans ma main, et je le posai à nouveau sur le banc à côté de moi.

- Ce matin, en venant en cours. Mais il va bien. Enfin, c'est ce que sa mère m'a dit.

Gakuto est venu s'asseoir à côté de moi et Oshitari passa une main dans mes cheveux sans que je réalise vraiment ce qui m'arrivait.

- Ca va aller ?
- Oui, je vous ai dit que ce n'était pas grave.
- Je parlais de toi. Tu es tout pâle.

Je me tournai vers Gakuto, alors qu'Oshitari s'accroupissait face à nous.

- Je vais parfaitement bien.
- C'est normal de se sentir mal à une nouvelle pareille.
- Oui, et puis s'il va s'en remettre, tout va bien. Ca aurait pu être bien plus grave.

Ca aurait pu être bien plus grave.
Ca aurait pu être bien plus grave.
Gakuto avait raison, je me sentais mal. J'avais envie de vomir et je ne contrôlais plus du tout le flot de mes pensées. J'avais l'impression que mon corps était devenu indépendant de mon cerveau et que tous mes mouvements étaient comme ralentis.
J'eus la soudaine envie de m'écarter des autres. Je ne voulais pas qu'on me voit comme ça alors que je ne savais même pas ce que j'avais.

- Yûshi, il a vraiment l'air livide.
- Hmm.

Oshitari se releva alors que je réprimais un frisson.
Il faisait froid sur les courts quand on ne bougeait pas.

- Kantoku !

Oshitari alla rejoindre Sakaki alors que Gakuto attrapait ma main.

- Tu as des détails ? Tu sais ce qui lui est arrivé ?

Je me contentai de faire signe que non de la tête alors que je serrais la main de Gakuto.
Qu'est-ce qui m'arrivait ?
Pourquoi me sentais-je si faible ? Si impuissant ?
Pourquoi est-ce que cette main dans la mienne me rassurait ?
Pourquoi est-ce que j'avais besoin qu'on me rassure ?
Ce n'était que Kabaji. Et ce n'était pas grave.
Pourquoi est-ce que je me sentais si mal ?

Oshitari revint accompagné de Sakaki et ce dernier me regarda un instant.

- Tu peux marcher, Atobe-kun ?

Je relevai la tête.
Bien sûr, que je pouvais marcher.
Je n'étais pas impotent.
Je me levai et vacillai légèrement avant de me retrouver debout.
Gakuto serra légèrement ma main qu'il avait toujours dans la sienne et Oshitari attrapa mon autre bras, peut-être de peur que je tombe.

- Hmm.

Sakaki se contenta d'acquiescer.

- Mukahi-kun, tu l'accompagnes à l'infirmerie.

Je n'avais pas le courage de dire non. Ni même l'envie. J'avais envie de me poser quelque part et de... fermer les yeux. L'infirmerie serait l'endroit idéal.

- Ah, kantoku, Kabaji a eu un accident, j'ai eu sa mère au téléphone. Il ne jouera pas pendant un temps.
- Je sais, Oshitari-kun me l'a dit. Va te reposer.

Je ne me souviens pas du reste.
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J'ouvris la porte sans toquer, et même sans faire de bruit.
Il n'y avait que le nom de Kabaji sur la plaque, et je n'allais pas toquer pour Kabaji.
Je me sentais bizarre. J'avais une sensation proche du trac sans vraiment savoir pourquoi, et je me sentais particulièrement sensible à tout ce qui était autour de moi, sons, odeurs, couleurs.
Il était couché, les yeux fermés, un bandage autour de la tête et une ou deux contusions visibles.
Il n'avait pas l'air d'aller mal. Enfin, pas trop.
Je refermais la porte un peu plus bruyamment, de façon à signaler ma présence.

- Maman, je t'ai dit de ne pas fermer la p...

Je me mis à rire alors qu'il ouvrait les yeux et réalisait que ce n'était pas sa mère qui venait de rentrer dans sa chambre.
Et je me rendais compte que ça devait être de loin la plus longue phrase que je l'avais jamais entendu prononcer.
J'étais un peu jaloux, quelque part, qu'il ne me parle pas autant à moi.
Mais je m'approchais du lit un petit sourire aux lèvres alors qu'il tentait de se redresser un peu.

- ... désolé.
- Ce n'est rien.

Je le regardais sans pouvoir effacer ce sourire de mes lèvres.
Il allait bien.
J'étais bizarrement soulagé de le voir de mes propres yeux.
J'étais heureux de le voir, en fait.

Il sembla souffrir alors qu'il se redressait et je posai une main sur son épaule pour l'empêcher de faire n'importe quoi.

- Reste couché.
- ... usu.

Il m'obéit, comme d'habitude, et se rallongea.
Un silence prit place, où je me contentais de le regarder, de m'assurer qu'il était bel et bien vivant et là, face à moi.
Je sentais mon coeur battre légèrement plus fort sans savoir pourquoi et je réalisai que je n'avais pas récupéré la main que j'avais posé sur son épaule.
Je le regardai dans les yeux. Il semblait gêné. Je ne l'étais plus du tout.

- Tu vas bien ?

Ma voix était étrangement douce et calme, et je n'arrivais pas à me lasser de le regarder.
Il me semblait que les battements de mon coeur était le seul bruit qu'on pouvait entendre dans la pièce.

- ... usu.
- Comment tu as fait ça ?
- Renversé par une voiture.
- Et qu'est-ce que tu faisais au milieu de la route ?

Il détourna le visage et sembla légèrement rougir.
Je savais qu'il allait répondre.
Il suffisait d'attendre.

- Il y avait... un chiot.

C'était tellement Kabaji.
Se faire renverser par une voiture pour... un chiot.

Ma main glissa de son épaule à sa joue, tâchant d'éviter les contusions.

- Tu es stupide.

Son regard évitait toujours le mien mais je sentais bien qu'il ne pouvait empêcher son visage de venir au contact de ma main.

- Je... suis désolé.
- Tu n'as pas à l'être...

Pourquoi est-ce que j'étais aussi GENTIL ??
Qu'est-ce qui me prenait ??
Pourquoi avais-je juste envie de continuer de doucement caresser son visage et de le regarder ?
C'était encore moins normal que de vouloir coucher avec lui.
J'avais envie de m'allonger à ses côtés et de le prendre dans mes bras, envie de lui dire que je m'étais sincèrement inquiété, envie de lui avouer que j'espérais qu'il se remettrait vite.
Mon coeur se serrait alors que je n'arrivais pas à me décider, et je me contentais de continuer de le fixer.

- Kabaji ?
- ... usu ?

Son regard était revenu vers le mien et ma main s'était arrêtée sur sa joue.

- Je...

Je me sentis rougir, et je crus une seconde que je n'arrivais plus à respirer.

- ... Je...

Je sentis une larme glisser d'un de mes yeux sans que je ne puisse rien y faire.

- ... Je suis vraiment heureux que tu ailles bien.

C'était si dur de dire ça, et pourtant si agréable.

Une de ses mains attrapa celle que j'avais laissé sur son visage et il l'approcha de ses lèvres.
Il déposa un court baiser sur mes doigts puis lâcha ma main.
Je m'asseyai sur le bord de son lit et me penchai sur lui, jusqu'à ce que ma tête repose dans le creux de son épaule.

- Je te fais mal ?
- ... non.

Je poussai un soupir et me détendai.
C'était ce dont j'avais besoin... l'odeur et la chaleur de Kabaji.
J'attrapai une de ses mains dans la mienne et la serrai légèrement, me demandant ce que voulait dire ce geste.
Ce que voulaient dire toutes mes actions.
Pourquoi j'avais l'impression que de le voir ainsi, que de le savoir blessé, avait réussi à altérer -même si peut-être pour seulement quelques minutes- ma personnalité comme mon comportement.
Je me sentais bien comme ça.
Je ne m'en voulais même pas de lui avoir dit que j'en avais quelque chose à faire qu'il aille bien.
J'aurais même pu dire que je tenais à lui, tant que j'y étais.
Tout ce que je souhaitais, c'était que la main qu'il avait placée dans mon dos me sert le plus fort possible et oublier pour quelques instants, seulement quelques instants, que la seule personne que j'étais censé aimer était moi-même.